Un détour par la Rioja : entre soleil, chêne et vieilles vignes
Ah, la Rioja… Prononcez-le avec un soupçon d’avance sur la langue et une parenthèse rêveuse dans les yeux. Ce mot sonne comme une promesse d’après-midi dorés, un soupir de cuir ancien, de fruits noirs confiturés et de balsamiques secrets. Région emblématique du nord de l’Espagne, la Rioja est au vin ce que le flamenco est à la musique : une profondeur vibrante, enracinée dans la terre, le feu, et le temps.
Mais face aux rayonnages ensoleillés où s’alignent les bouteilles de Rioja, n’avez-vous jamais été saisi·e d’un vertige ? Ces fameuses mentions Crianza, Reserva, Gran Reserva, cette typographie qui navigue entre tradition et modernité, ces étiquettes où le doré côtoie l’austère… Quel vin se cache vraiment derrière cette belle calligraphie espagnole ? Explorons ensemble ces codes qui font le charme et la complexité de la Rioja.
Un terroir morcelé mais maîtrisé
Avant même de décrypter l’étiquette, encore faut-il comprendre ce qui fait l’âme d’un vin de la Rioja. Nichée le long de l’Èbre, entre les monts de Cantabrie et la Sierra de la Demanda, cette appellation est divisée en trois sous-régions que l’on pourrait presque considérer comme trois visages du même vin :
- Rioja Alta : l’altitude apporte ici fraîcheur et finesse. Les vins y sont souvent élégants, dotés d’une belle acidité, avec des arômes de fruits rouges mûrs et des touches florales, surtout lorsqu’ils sont élevés avec doigté.
- Rioja Alavesa : très proche de la Rioja Alta, mais située dans la province basque d’Álava. Les vins ont souvent un profil semblable, mais avec cette petite punchline dans la texture, une densité qui leur donne de l’étoffe dès leur jeunesse.
- Rioja Oriental (anciennement Baja) : le climat y est plus chaud et plus sec, donnant des vins plus riches, plus puissants, parfois plus solaires. Le Grenache y règne souvent en maître, en particulier dans les styles plus enivrants.
Cette diversité climatique et géologique donne aux producteurs de Rioja une palette infinie avec laquelle peindre leurs cuvées, du vin de soif au velours opulent des plus longues gardes.
Décrypter les mentions d’élevage : Crianza, Reserva, Gran Reserva
Voici venir l’étape cruciale face au rayon : comprendre ce que signifient les fameuses mentions qui ornent fièrement les bouteilles. Cela ne tient pas du mystère ésotérique, mais d’un système de classification basé sur l’élevage, précieusement encadré par la Denominación de Origen Calificada Rioja.
- Joven (ou parfois sans mention) : c’est le vin de l’instant, celui qui chante haut et clair les fruits de la récolte. Très peu ou pas passé sous bois, à consommer jeune, avec ce pep’s croquant d’un Tempranillo à peine dompté.
- Crianza : au minimum 2 ans d’élevage, dont 1 an en barrique (souvent en chêne américain). C’est la passerelle entre la vivacité de la jeunesse et le début de la complexité. Fruits mûrs, épices douces, un soupçon de vanille : de quoi accompagner aussi bien une côte de bœuf qu’une bonne série en chaussettes épaisses.
- Reserva : ici, les choses deviennent sérieuses. On parle de 3 ans d’élevage minimum, dont 1 an en fût. Ces vins offrent une élégance plus fondue, des notes tertiaires qui côtoient le fruit – cuir, tabac blond, boisé fondu. Les grandes tablées automnales lui vont comme un gant.
- Gran Reserva : c’est la noblesse vieillissante. 5 années d’élevage minimum, dont au moins 2 ans en barrique et 2 ans en bouteille. Le vin prend ici des accents d’antan : pruneau, cacao, santal, cuir patiné. Pour les bons repas, les longues conversations ou simplement pour se souvenir de l’importance du temps qui passe.
Il est bon de noter que ces élevages ne sont pas nécessairement synonymes de meilleure qualité, mais correspondent à un style. Un bon Joven peut donner plus de plaisir qu’un mauvais Reserva. C’est un peu comme choisir entre un Bentayga rutilant ou une 2CV ronronnante : tout dépend du voyage et du conducteur.
Tempranillo, roi du bal et ses acolytes
Au cœur de presque chaque Rioja bat un cépage noble de la péninsule Ibérique : le Tempranillo. Sa personnalité est caméléon : il peut être fruité comme un matin d’été ou austère comme un cloître ancien. Il tient bien le bois, développe une structure élégante et s’efface rarement au profit de ses associés.
Mais il n’est pas seul :
- Garnacha (Grenache) : apporte gourmandise, chaleur, notes de cerise confite et de garrigue.
- Graciano : petite parcelle, grande intensité. Il amène couleur, fraîcheur et profondeur aromatique. Un supplément d’âme, souvent utilisé dans les Gran Reservas.
- Mazuelo (Carignan) : structure, acidité, robustesse. On le retrouve plus rarement, mais toujours avec une main précise.
- Maturana, Tinta ou Blanca : des cépages autochtones qui refont surface, dans une volonté de valoriser la diversité historique.
Et n’oublions pas les Rioja blancs (oui, ça existe et c’est même parfois époustouflant !) : élaborés à partir de Viura (alias Macabeo), Malvasía, Garnacha Blanca ou Tempranillo Blanco, ils oscillent entre tension minérale et onctuosité boisée. À découvrir sans tarder, surtout si l’idée d’un vin blanc ayant connu le chêne vous grise doucement.
Les étiquettes, entre tradition et modernité
Les bouteilles de Rioja ont ce charme un brin désuet : souvent ornementées de filigranes dorés, de calligraphies héritées du début du XXᵉ siècle et d’une rigueur presque boutonnée. Pourtant, sous ces atours classiques se cachent parfois des réinventions étonnamment modernes.
Quelques indices à guetter :
- Indication du domaine ou de la Bodega : certaines maisons comme Marqués de Murrieta, CVNE ou La Rioja Alta sont de véritables institutions. Le savoir-faire y est multigénérationnel, et la constance, royale.
- Indication de parcelle ou vignoble unique : avec la modernisation des réglementations (depuis 2017), on voit apparaître sur les étiquettes des mentions de lieu : Viñedo Singular, Vino de Municipio ou Vino de Zona. Cela traduit une volonté de mettre en lumière le terroir précis et la singularité du lieu (comme chez nous, les climats bourguignons).
- L’année de récolte : essentielle pour deviner où en est le vin dans son cycle de vie. En vieillissant, les Rioja évoluent vers des notes tertiaires, animales ou épicées. Un 2010 Reserva ne livrera pas la même émotion qu’un 2020 Crianza.
Alerte poétique : certaines bodegas jouent désormais la carte du contemporain : étiquettes minimalistes, cépages oubliés remis au goût du jour, élevages en amphore ou foudre et même des cuvées « sans SO2 ajouté ». À contempler et à déguster, parfois même les deux en même temps.
Quelques bouteilles pour voyager sans passeport
Parce qu’un article étiquettes sans un peu de chair serait comme un Rioja sans son acidité, voici quelques flacons qui méritent, à mon humble palais, une escale :
- Viña Tondonia Reserva (Lopez de Heredia) : un classique absolu, élevé longuement en fût. Poussière noble, épices fines, mystère… Le genre de vin qui pourrait murmurer des poèmes à votre verre.
- Marqués de Riscal Gran Reserva : grand seigneur du style traditionnel, pour ceux qui aiment quand le vin prend le temps d’être lui-même.
- Artuke « Paso Las Mañas » : modernité maîtrisée, soyeux, précis, vibrant. Un Rioja de vigneron, sans surcharge mais riche de terroir.
- Remelluri Reserva : une expression verticale de la Rioja, où la montagne danse à chaque gorgée. Biodynamie, délicatesse et structure.
Et pourquoi pas oser un blanc ? Oxer Bastegieta « Iraun », un Viura sous voile doté d’une personnalité trouble et fascinante, qui ferait presque danser le cabillaud !
Apprendre à lire, pour mieux ressentir
Décrypter les étiquettes de la Rioja, ce n’est pas simplement aligner les années, les élevages et les cépages. C’est apprendre à lire une culture, un paysage, un rapport au temps. C’est voyager sur les pentes escarpées d’une région à la fois fière et humble, où le bois dialogue avec le fruit dans une élégance parfois déconcertante, mais toujours sincère.
Alors, la prochaine fois que vous croiserez une bouteille de Rioja, prenez le temps. Observez-la. Lisez-la. Humez la promesse qu’elle fait depuis son vignoble poussiéreux, sous le soleil de juin ou les brumes d’octobre. Et surtout, ouvrez-la — car c’est encore là, dans le verre, que se trouve la plus belle des explications.