Quand les vignes flirtent avec la lave : bienvenue à Lanzarote
Imaginez une terre ocre, rugueuse comme la main d’un vigneron, parsemée de vignobles installés dans des cratères, grimpant à travers un désert lunaire où les vents atlantiques dessinent des arabesques de cendre noire. Ce n’est pas une hallucination due à un excès de Moscatel, c’est Lanzarote. Perle volcanique des Canaries, elle est aussi la plus improbable des terres viticoles. Et pourtant… Quelle surprise pour les papilles ! Quelle claque au palais !
La viticulture y est presque un acte de rébellion contre la nature. Le soleil cogne, pourtant les pluies se font timides, le vent vous pousse à boire — et la terre, noire de cendre, absorbe tout comme une mémoire ancienne. Les vignerons de Lanzarote, eux, savent écouter les murmures de cette lave refroidie. Résultat ? Des vins vibrants comme un solo de guitare flamenca, à la structure vive, à la minéralité tranchante, avec ce petit quelque chose d’indomptable qui vous caresse la bouche comme un feu souterrain.
Une viticulture de l’extrême
Le simple fait que la vigne puisse pousser ici tient du miracle… ou d’un génie ancestral. Pas de terres grasses ni de collines généreuses, mais du sable volcanique, noir et chaud, parfois instable, toujours magnétique. Et dans ce paysage quasi martien, des cônes de pierre semi-circulaires : les zocos. Ces capteurs de rosée et de vent, construits main après main, permettent à la vigne de survivre, protégée des rafales et désaltérée par l’humidité nocturne. Quand on y pense, la vinification à Lanzarote est plus une œuvre d’art qu’un simple métier.
La plupart des vignes sont cultivées sans porte-greffe, directement sur leur racine originelle : elles sont donc francs de pied, un détail qui fera dire à vos amis amateurs de Grands Crus un long “Ah, ça alors !”. Ici, pas de phylloxéra, ce puceron tueur qu’on n’ose nommer que dans un murmure inquiet parmi les rangs de Chardonnay. Le sol volcanique est aussi un rempart. Lanzarote, en somme, c’est Jurassic Park mais avec du vin en guise de T-Rex.
Des cépages autochtones au parler franc
Oubliez Cabernet et Pinot, ici c’est un autre lexique gustatif qui s’écrit :
- Malvasía Volcánica – Reine du bal. Elle donne des vins blancs à la bouche ample, gourmands mais tendus, souvent sur des notes de fruits exotiques, de fleurs blanches, parfois un soupçon fumé, salin comme un baiser sur une peau échauffée par le soleil. Elle peut être sèche ou moelleuse, tout dépend du charme que le vigneron veut lui prêter.
- Listán Negro – Un rouge à l’âme rustique et vibrante, avec parfois ce petit côté fumé, poivré, qui vous susurre des secrets telluriques à la fin de la gorgée.
- Diego – Plus rare, mais digne d’un épisode entier de “Chef’s Table”. Un cépage de caractère destiné à ceux qui aiment être surpris par un vin sec au vrai goût de roche et de lumière.
En bouche, ces cépages vous racontent le relief de l’île : les vents, les cendres, l’humidité subtile, la rudesse et la beauté entremêlées. Quand on parle de vin de terroir, ici, on pourrait parler de vin de courage…
Les Bodegas : des cavernes d’Ali Baba pour œnophiles
Les domaines viticoles, ou bodegas, sont souvent de petites structures familiales, parfois cachées dans les plis d’un ancien cratère. Loin des palais du Medoc, ici, les caves ont des murs blanchis à la chaux, des outils accrochés comme des reliques et des grandes jarres où dort tranquillement le vin. On ne visite pas une bodega à Lanzarote, on entre chez quelqu’un.
Parmi mes coups de cœur :
- Bodega El Grifo – Fondée en 1775, c’est la doyenne des Canaries. Elle propose des cuvées de Malvasía d’une rare élégance, ainsi qu’un musée du vin qui vaut largement le détour, ne serait-ce que pour l’odeur enivrante du bois et du raisin sec dans les caves.
- La Geria – Située au cœur de la région du même nom, elle offre des vues imprenables sur les vignobles incrustés dans la lave. Leur Moscatel naturel est un poème à lui seul, sucré juste ce qu’il faut, avec des arômes de fruits confits, comme une gracieuse madeleine… version tropicale.
- Bodegas Rubicón – Moderne sans perdre l’âme des traditions, leurs blancs secs mettent en valeur toute la tension minérale des sols. À marier avec un ceviche bien relevé ou un poisson grillé au citron vert.
Quand boire devient une randonnée sensorielle
Déguster les vins de Lanzarote, c’est un peu comme marcher sur du sable chaud pieds nus : une sensation étrange, déséquilibrante, mais profondément addictive. Il y a dans chaque gorgée ce contraste entre la fraîcheur acide et la chaleur tellurique, la douceur solaire et la nervosité saline. Les paysages forment la langue du vin, ici, et chaque verre est une carte postale liquide.
À ceux qui pensent que les vins volcaniques sont une mode passagère, je réponds par une bouteille de Malvasía bien fraîche, un filet de poisson grillé et une terrasse face à Timanfaya au crépuscule. Il y a des silences éloquents que ces vins savent remplir mieux que mille discours de sommeliers.
Accords volcaniques : que manger avec ces cépages de lave ?
La gastronomie locale, tout en simplicité brute et sincère, est le parfait compagnon de ces vins atypiques. Voici quelques mariages capables d’émoustiller votre tablier :
- Malvasía Seco + Papas arrugadas (pommes de terre ridées au sel de mer) : minéralité et salinité se répondent comme deux vieux amants.
- Listán Negro + Cochinillo asado (cochon de lait rôti) : le fruité du vin vient calmer la ferveur de la croûte croustillante, tandis que les tanins s’amusent avec le gras fondant.
- Moscatel doux + fromage de chèvre affiné : un sublime contraste entre fondant, sel et sucres naturels, qui fait lever un sourcil et sourire l’autre commissure des lèvres.
Et si vous y alliez ? Les vignobles à découvrir sur place
La route des vins de Lanzarote, c’est un ruban d’asphalte jeté à la va-vite sur des champs de lave. On y croise des ânes, des vélos électriques, des randonneurs suants et des vignerons en pick-up, tous unis par la même poussière noire. Chaque arrêt est une promesse :
- La Geria – La région la plus iconique, un paysage qui semble tout droit sorti d’un rêve d’architecte fou.
- Masdache – Moins célèbre mais authentique, une ambiance de bout du monde à partager autour d’un verre… ou deux.
- Ye-Lajares – Au nord, les vignes grimpent vers les nuages, avec la mer en toile de fond. Parfait pour flâner et perdre son chemin avec style.
Le soir venu, installez-vous dans un restaurant de Teguise ou Orzola, commandez une assiette de poisson local, et laissez l’un de ces vins volcaniques opérer sa magie : une alchimie entre le fruit, le feu et la mer, aussi puissante qu’une déclaration d’amour murmurée à l’ombre d’un figuier centenaire.
Dernier conseil avant de décapsuler la vie
Les vins de Lanzarote ne trouveront jamais leur place dans une dégustation réglée au millimètre, avec fiches d’évaluation, températures précises et œillères de certitude. Ce sont des vins pour les curieux, les rêveurs, les buveurs du dimanche et les poètes de cuisine. À boire sans chichis, mais avec attention. Car derrière chaque bouteille, c’est tout un peuple qui a juré, naguère, de dompter la roche pour extraire le nectar. Et ça, on le savoure à chaque gorgée, bouche ouverte, cœur battant.