Un vin rouge à la française : signature d’un cépage mal aimé qui renaît en beauté
Il est parfois des bouteilles qui racontent plus qu’un terroir : elles retracent une histoire, un style, et une manière d’envisager le vin. Le Beaujolais AOC de Georges Dubœuf en fait partie. Autrefois malmené, moqué, galvaudé par les excès du marketing du « nouveau », le Beaujolais revient, doucement, mais sûrement, sur le devant de la scène. Et dans cette reconquête, un homme, disparu en 2020, continue de faire parler de lui : Georges Dubœuf, « le roi du Beaujolais ». Son nom s’inscrit comme une signature franche sur le flacon démocratique du gamay, cépage parfois boudeur, souvent incompris et désormais redécouvert.
Décortiquons ensemble cette bouteille emblématique, cet ambassadeur à la robe rubis, qui cache bien son jeu sous ses airs de vin de comptoir. Car il se pourrait que ce Beaujolais AOC, signé Dubœuf, ait plus d’un tour dans sa cave…
Le Beaujolais : entre caricature et renaissance
Avant même de parler du vin, faisons un détour par les chemins escarpés de l’histoire. Le Beaujolais, région de collines et de granit, nichée au sud de la Bourgogne, est souvent réduit à deux mots : primeur et fête. Tous les troisièmes jeudis de novembre, le monde trinque à un vin encore adolescent, teinté de banane (merci les levures exotiques), souvent trop frais, parfois même un brin pressé d’arriver à table.
Mais s’arrêter là serait passer à côté de tout un pan de tradition et d’excellence. Car derrière le strass du Beaujolais Nouveau se cache une réalité plus complexe, plus noble : les crus, les vignerons exigeants, les vieilles vignes, et un gamay qui, lorsqu’on le respecte, chante la terre autant qu’un pinot.
Et Georges Dubœuf, dans tout ça ? Le visionnaire à la moustache légendaire a justement œuvré à faire connaître le Beaujolais en dehors de ses frontières. Honnête négociant, esthète du terroir, il a fait du vin un passeport culturel, sans jamais renier sa région natale. Son Beaujolais AOC reste une porte d’entrée accessible vers la complexité encore trop méconnue de cette région à part entière.
Georges Dubœuf : l’homme, le vin et la révolution tranquille
Né en 1933 dans une famille de vignerons, Georges Dubœuf commence à embouteiller le vin familial alors qu’il est à peine majeur. Très vite, il comprend que le négoce peut être noble, à condition de respecter l’identité des vignerons. Sa philosophie ? Valoriser les petits producteurs, mettre en avant les terroirs, tout en proposant un vin constant, agréable, immédiatement accessible. Un pont entre artisanat et large public, sans passer par la case industrielle.
Dans une France vinicole encore corsetée par le clocherisme, Dubœuf joue la carte de l’innovation, allant jusqu’à imaginer des habillages fleuris, reconnaissables entre mille en rayon. On le critiquera à l’époque d’avoir passé le Beaujolais à la machine du marketing. Mais en réalité, il a sauvé bien des exploitants, et redonné au gamay une dignité en exportant ses charmes jusqu’à Tokyo et Toronto.
Et son Beaujolais AOC – qu’on distingue du Beaujolais Nouveau – en est le parfait exemple : limpide, fruité, sincère. À l’image de l’homme.
Dans le verre : que vaut ce Beaujolais AOC signé Dubœuf ?
Dès la première gorgée, c’est une madeleine de fruits rouges qui fond sur le palais. On y retrouve :
- Des arômes de cerise griotte, de framboise écrasée, parfois rehaussés d’un soupçon de violette.
- Une bouche fluide, fraîche, sans aspérité tannique excessive – on est sur du plaisir immédiat, sans prétention.
- Une finale légèrement poivrée, signature discrète des sols granitiques du sud Beaujolais.
Ce vin ne cherche pas à impressionner par sa complexité, mais par son honnêteté. À l’aveugle, il joue parfois des tours aux amateurs trop sûrs d’eux, hésitant entre un pinot léger du Jura ou un gamay bien élevé. Pari réussi : ce Beaujolais là n’est pas du tout le cousin mal rasé de son avatar de novembre, c’est plutôt le gars cool en chemise en lin, érudit à ses heures, mais qui ne se la raconte pas.
Accords mets et… malice
Ce qui rend le Beaujolais AOC de Dubœuf si attachant, c’est sa polyvalence. Avec ses 12 à 12,5% d’alcool, une acidité équilibrée, et cette trame juteuse, il s’adapte comme un caméléon à vos envies culinaires. Voici quelques pistes pour titiller vos papilles :
- Un saucisson brioché tout chaud, pour l’accord régional qui fait mouche.
- Une volaille rôtie aux herbes, où la légèreté du vin dynamise les saveurs.
- Des légumes grillés à l’huile d’olive, pour un accord végétal et ensoleillé.
- Un fromage de chèvre frais ou légèrement affiné – pourquoi pas un petit Mâconnais ?
Et pour l’anecdote : servez ce vin légèrement frais (autour de 13°C), et vous verrez sa vivacité faire chanter la tablée. Il rend même les silences joyeux.
Une bouteille, mille occasions
La beauté du Beaujolais de Dubœuf, c’est son naturel désarmant. Il peut s’inviter à l’apéro, accompagner un plat dominical ou trôner sur un pique-nique boisé. Il transcende les saisons, les conventions, les habitudes. C’est ce vin de copains qu’on ouvre sans réfléchir mais qu’on savoure en conscience. Ce vin qui fait dire : « Ah mais au fait, pourquoi on ne boit pas plus de Beaujolais, au fond ? »
En cave, il se conserve deux à trois ans, même s’il n’a pas vocation à dormir sur lattes. Ce vin vit par sa spontanéité. L’attendre trop longtemps, c’est peut-être passer à côté de son charme fugace.
Un mot sur le gamay : mal-aimé, mais pas maudit
Pourquoi le gamay a-t-il si longtemps souffert d’un déficit d’image ? Sans doute parce qu’il a été le jouet des modes, tiraillé entre la légèreté qu’on lui impose et la profondeur qu’il peut offrir. Cépage banni de Bourgogne par Philippe le Hardi en 1395 (on lui préférait le pinot noir), il trouve aujourd’hui sa revanche entre les mains de vignerons éclairés.
Dans la cuvée Beaujolais AOC Dubœuf, le gamay s’exprime sans fard, tout en fruit, en fraîcheur et en nuance. Un cépage de plaisir, oui. Mais un plaisir intelligent, comme une bonne comédie française : accessible, drôle, et parfois, loin du superficiel.
Pourquoi vous devriez y goûter (ou y regoûter)
On pourrait dire que ce Beaujolais AOC, c’est une manière douce de faire la paix avec le passé du gamay. Une bouteille honnête, bien faite, qui respecte ses promesses sans fausses notes. À 7-10 euros selon les cavistes, c’est un vin dont le rapport qualité-prix frôle l’indécence.
Alors oui, il y a des Beaujolais plus complexes, des crus plus ambitieux, et des vignerons plus confidentiels. Mais il y a aussi, quelque part entre les montagnes de bouteilles uniformes, ce vin-là. Simple, joyeux, précis. Fidèle au style Dubœuf, qui marie accessibilité et exigence. Un vin qui vous regarde droit dans les yeux, et vous murmure : « Tu veux passer un bon moment ? »
Et entre nous, qui pourrait dire non à ce genre d’invitation ?